Les fluctuations de la lumière ne sont-elles pas merveilleuses?
La voir scintiller sur l’eau, se transformer au gré de la journée, s’intensifier à la montagne, percer le brouillard, filtrer au travers des feuilles, quel enchantement!
Et même, le temps d’un déjeuner, observer les verres jeter leurs éclats de lumière sur la nappe, leurs motifs abstraits sur les murs: du plaisir à l’état pur.
Comment capter ces instants?
C’est le sujet de notre présent défi abordé à nouveau selon la méthode SORC: S’inspirer — Observer — Recopier — Créer.
S’inspirer
La lumière a toujours fasciné les artistes. La saisir et en reproduire l’essence est un défi qui a traversé le temps.
Depuis le XXe siècle, des sculpteurs l’ont même considérée comme matériau de base pour leurs installations. Ainsi, plutôt que d’en capter les variations, ils les créent.
Les cinéastes savent aussi comment susciter des sentiments chez le spectateur par de simples modulations de lumière. Et pour leur shows, les musiciens n’hésitent pas à déployer de grands moyens en jeux de lumière et brouillards artificiels pour nous émerveiller.
Mais on envisagera ces pistes dans un défi futur; aujourd’hui, avant d’être sculpteurs de lumière, on en sera les observateurs et les chroniqueurs.
Aussi, loin des effets grandioses, parfois avec une économie de moyen, des artistes traduisent avec simplicité la magie de ces moments fugitifs.
La peinture du XVe
On peut contempler des heures les tableaux de Van Eyck sans se lasser, tant les jeux de lumière sur les vêtements ou les bijoux, ou encore dans les miroirs, sollicitent notre attention. Dans le portrait des Arnofini, le miroir concave entre les deux époux m’a toujours intriguée.
Très bientôt a lieu une lieu une magnifique exposition Van Eyck au musée MSK de Gand. Si vous la ratez, vous pourrez toujours découvrir ici certains tableaux dans leurs détails les plus infimes, mieux que si vous y étiez!
La peinture du XVIIe
L’étalage de victuailles n’a pour moi rien d’enthousiasmant. Mais devant ces natures mortes hollandaises du XVIIe siècle je ne peux m’empêcher d’être admirative.
Regardez ce verre: percevez son relief, sa transparence, son ombre s’évanouissant sur la nappe, cernant un éclat de lumière. Et ces assiettes métallisées dont le reflet tantôt du pain tantôt du fromage mettent en valeur les mets qu’elles présentent. L’assiette s’offre plus qu’au regard: installée sur le bord de la table et du tableau, il suffirait d’un geste pour que le spectateur l’emporte.
Le velours des raisins noirs, les tâches bleutées des raisins rouges, les nuances des raisins blancs plus ou moins exposés à l’éclairage ambiant, tout me fascine. Jusqu’aux motifs de la nappe qu’on devine légèrement brillants et les plis du napperon, ici en creux, là en relief. Quel travail d’orfèvre!
Impressionnistes
L’étude des fluctuations de la lumière est au cœur de la démarche artistique des impressionnistes, désireux d’en noter les impressions fugitives.
Monet est incontestablement un magicien de la lumière. J’ai déjà fait référence à un de ses tableaux pour illustrer le principe de la tonique.
Ailleurs, par le biais de trois « Cathédrales de Rouen », j’ai illustré les différentes teintes que prend la lumière selon le temps et l’heure de la journée. Le tableau ci-dessous, quoique moins connu, montre toute la modernité de son travail; la gare Saint-Lazare: quel meilleur lieu pour étudier la diffusion de la lumière dans la fumée des locomotives à vapeur? Monet y consacrera une série de tableaux.
Dans « Le Moulin de la Galette », Renoir quant à lui nous fait participer aux après-midis parisiennes égayées des jeux d’ombres de la lumière d’été.
Le photoréalisme
Les artistes photoréalistes clament tout haut leur usage de la photographie — outil dont beaucoup d’artistes, cachotiers, usaient sans l’avouer. Comme si cela diminuait le mérite de leur art.
David Hockney dans « Savoirs secrets » soutient que déjà avant l’invention de la photographie les artistes exécutaient des dessins à la chambre claire (un dispositif qui permet de produire optiquement une image de la scène au dessus du papier à dessin). Il fait un inventaire de procédés optiques qui leur venaient en aide, preuves à l’appui. Les natures mortes du XVIIe dont je vante les qualités plus haut pourraient aussi avoir bénéficié de cette technologie. Même Van Eyck , cité plus haut, y aurait eu recours.
Mais les uns et les autres ne se contentent pas de recopier ce que ces procédés leur apportent: ils décomposent, recomposent, modifient ici, fusionnent là.
Dans le tableau « Holland Hotel » de Richard Estes, la dimension de l’œuvre — près d’un mètre sur deux — contribue à nous plonger dans l’atmosphère lumineuse de New York.
Un point commun à tous ces artistes: une envie irrésistible de nous montrer la transparence, des reflets déformés ou non, des ombres, des lumières rasantes ou brutales, des surfaces que l’on a envie de toucher ou de caresser. En deux mots: saisir les fluctuations de la lumière.
La peinture contemporaine
David Hockney est un de mes peintres préférés. J’apprécie chez lui sa faculté d’aller au bout d’une idée, d’une technique, d’en explorer le potentiel créatif, comme il l’a fait dans ses « piscines de papier » . Ce que j’apprécie par dessus tout dans son travail, c’est l’audace dans les couleurs.
Les piscines, ou l’eau de manière plus générale, offrent un sujet en or pour l’amateur de lumières changeantes. C’est également une veine d’inspiration pour le peintre Pedro Covo.
La gravure contemporaine
La lumière des gravures d’Anne Dykmans pénètre notre âme. Anne nous fait rêver ou méditer: ses chaises vides nous attendent.
Dans l’aquatinte ci-dessous, nous contemplons le miroitement de la lumière à la surface du lac, comme si nous partagions sa barque.
Ensemble nous venons de parcourir quelques siècles au cours desquels les artistes ont célébré à leur manière les fluctuations de la lumière.
Abordons à présent l’étape suivante de notre processus: en analysant quelques détails, voyons comment quelques-uns d’entre eux s’y prennent.
Observer
L’approche réaliste
Voici ci-dessous quelques détails de la nature morte avec fruits, noix et fromage de Floris Van Dyck.
Parfois, une simple ligne dans une zone de même teinte, et tout le relief apparaît: devant le fromage la ligne qui représente l’ouverture du verre est foncée, tandis que juste en face du spectateur, elle est claire. Le fromage est légèrement plus foncé quand il apparaît derrière une épaisseur de verre, et plus verdâtre derrière deux épaisseurs.
Pour rendre compte du volume du verre: un beau dégradé foncé en face du spectateur, plus clair de part et d’autre, au bord du verre.
Dans le pied, quelques rehauts (i.e. touches plus claires) pour de nouvelles indications du relief.
Un reflet est toujours plus foncé que l’original. Pour créer une ombre, le dégradé est la technique à privilégier. Quant au pli, il est signifié par un brusque changement de la clarté, avec, sur la gauche, une très légère augmentation de celle-ci. A l’avant, l’ombre de l’assiette se rompt sur l’arrête du changement de clarté, renseignant le spectateur du relief du pli.
L’aspect sphérique des raisins est à nouveau rendu par des rehauts et des dégradés, mais les rehauts sont moins contrastés et plus diffus que dans le verre. Un travail sur la saturation, la clarté et la distribution de celle-ci donne ce velouté à la peau des raisins noirs.
Après Van Dyck, n’hésitez pas à vous promener dans les tableaux de Van Eyck, disponibles ici à très haute résolution, pour découvrir comment il réussit à nous faire percevoir des pierres précieuses, des couronnes d’or, des velours chatoyants, là où finalement, il n’y a que taches de couleur.
L’approche synthétique
Les piscines de papier de David Hockney n’ont rien à voir avec des photos de piscine, et pourtant elles me semblent plus réelles. Quel paradoxe! En fait, elles sont plus proches de l’idée de la piscine.
Hockney s’est approprié une technique contraignante (i.e. fondre d’un seul geste la fabrication du papier et l’acte de peindre) et a exploité ces limitations à des fins expressives. Certes, son point de départ est constitué de photographies, mais il en a ôté toute la complexité, tout en ajoutant son grain de sel. Remarquez la ligne rouge vif en contraste avec la bande noire supérieure: c’est la couleur complémentaire du turquoise de l’eau de la piscine. Elle n’était pas présente dans les photos. Cette paire de couleurs complémentaires est mise en évidence par l’application coloRotate que j’ai déjà présentée dans un précédant défi. Elle donne aussi un effet tonique à l’ensemble, effet que j’ai décrit ici dans le cadre d’autres tableaux.
Recopier
J’ai choisi de recopier sur ipad le poster que David Hockney a réalisé pour les Jeux Olympiques de 1972. Si l’outil m’a semblé au départ idéal, j’ai sous-estimé le temps pour le faire. Ne croyez pas que la tâche soit beaucoup plus simple. D’abord, j’ai hésité quant à l’application à utiliser, puis sur la méthode de travail et enfin sur les outils dans l’application. Le travail a été long mais instructif.
Ce qui m’a attirée dans cette image c’est la représentation des jeux de lumières par le biais de serpents lumineux. J’y vois une manière intéressante et originale de synthétiser les reflets. Personne (je crois) n’avait fait cela avant David Hockney.
En réalisant cette copie, j’ai constaté que très peu de nuances de couleurs étaient présentes: un turquoise, un gris, quelques bleus plus foncés et un ou deux roses chair.
Je vous livre ici des étapes du processus et comment j’ai tiré parti de la technologie numérique pour des rendus particuliers qui pourraient donner des pistes futures. Finalement, dans ma copie, j’ai préféré ne pas colorier le corps.
Créer
En photographie
J’adore photographier l’eau. L’option photographie « life » de l’iphone permet de réaliser de jolies animations comme celle ci-dessous; un pied photo n’est même pas indispensable.
En peinture
Ci-dessous, un travail à l’acrylique sur des bords de mer imaginés.
Comment allez-vous capter à votre tour les jeux changeants de la lumière?
Si ce n’est pas par la peinture ou la photographie, invitez la lumière dans votre jardin, dans votre appartement. Accrochez des petits miroirs aux arbres et regardez les chats jouer avec les reflets dansant. Installez-vous au bord de l’eau et observez la lumière caresser les arbres.
Trouvez des lustres en verre, des socles en métal, des miroirs déformants pour votre intérieur.
Dans votre habillement mesdames, si vous avez peur du « bling-bling », contentez-vous de bijoux discrets ou de jolies pierres que la lumière peut réveiller. Sinon, osez les paillettes ou carrément l’or dans toutes ces nuances. Choisissez des tissus dont les motifs changent selon la direction de la lumière. Sans s’en rendre compte, votre interlocuteur sera charmé.
Bonjour
J’ ai beaucoup apprécié l étendue de votre etude qui m a permis d élargir mes connaissances et de vous reconnaître en parfaite professionnelle.
Je souhaiterais recevoir vos commentaires et vous en remercie
Eléonore Patron-Bellet
Merci de votre approbation. Sur quel sujet souhaitez-vous avoir mes commentaires?