Bientôt la rentrée, ça tombe bien: Bernard Gilbert est peintre et enseigne à Namur. Les amateurs de tout age et de toute discipline artistique y bénéficient d’un enseignement à horaire réduit; ils peuvent, sous sa direction, entreprendre des recherches chromatiques. De plus, dès cette rentrée 2021, ils pourront aussi suivre ses conseils dans un cours de peinture.
Bernard Gilbert a étudié à l’ERG (École de Recherches Graphiques) ; il a suivi les cours de couleur de Roland Jadinon, qu’un récent ouvrage salue et ceux de Marthe Wéry (1930-2005). Ensuite, pendant plus de deux ans, il s’est consacré exclusivement à l’étude des couleurs. C’est alors qu’il a commencé sa carrière d’enseignant – d’abord pour les humanités artistiques puis pour l’enseignement supérieur. Il a notamment enseigné à l’ESA Saint-Luc de Liège où, pour les futurs artistes professionnels, il a donné le cours « Techniques et technologies, couleur ».
À côté de son travail de peintre et d’enseignant, Bernard Gilbert est aussi conseiller couleur pour les entreprises, les architectes et pour le privé.
C’est donc non seulement un théoricien mais aussi un praticien dont les oeuvres ont été exposées bien sûr en Belgique mais aussi en Europe (France, Suisse, Pologne,..), aux Emirats Arabes Unis, au Quebec, au Chili et au Brésil, bref, partout dans le monde!
Plusieurs galeries ont représenté son travail (par exemple ici) ; découvrez ses peintures ici et l’exploitation de la couleur dans l’architecture là.
Aujourd’hui Bernard Gilbert travaille principalement au sein d’un collectif qu’il a créé: Subject Matter.
Rencontre
La première fois que j’ai entendu parler de Bernard Gilbert, c’était dans un bistrot à Namur, à l’occasion d’une rencontre fortuite, il y a une dizaine d’années.
Un étudiant passionné racontait avec enthousiasme son expérience au « Cours de recherches chromatiques » à l’Académie des Beaux Arts. J’en étais presque jalouse. Comme j’aurais aimé suivre ce cours, une véritable singularité dans le paysage belge de l’enseignement secondaire artistique à horaire réduit! En effet, cet intitulé n’existe pas dans le décret fondateur, et on peut imaginer qu’il faut une forte personnalité bien secondée par un directeur pour le proposer dans le cadre d’un cours du soir. Hélas, aucune autre ville belge ne propose un tel enseignement, même pas la capitale, qui pourtant compte beaucoup d’académies.
Entre-temps j’ai découvert les oeuvres picturales de Bernard Gilbert et en 2019, lors de l’exposition de fin d’année, j’ai pu voir les travaux d’élèves qui ont suivi le cours dont l’article ci-dessous rend compte en partie.
Aussi, je laisse le clavier à l’enseignant-peintre pour la suite de l’article. Bernard a respecté le canevas proposé dans l’appel; il y a d’ailleurs contribué avec Félix d’Haeseleer et Caroline Dujardin, dont un aperçu de l’enseignement est également au programme de cette série.
Contexte
J’enseigne la couleur depuis 1997.
La première école fut l’académie des Beaux-arts de Namur, section humanités artistiques.
Ensuite, cette même académie, mais en horaires réduits (cours du soir) où j’ai créé un cours de Recherches Chromatiques. Je le donne encore actuellement.
Pendant 5 ans, j’ai aussi donné un cours à choix, orientation couleur à l’ESA St-Luc Liège en BAC 2 et 3 et un cours en Master 1, section architecture d’intérieur .
Pourquoi l’enseignement de la couleur est-il utile ?
Si je prends le contexte de l’académie, on enseigne très peu la couleur. Il y a ça et là, des petites formations données dans le cadre de pratiques plus précises comme la peinture, la céramique, la sérigraphie, …
C’est par ailleurs cette carence qui m’a motivé à rédiger un cours de Recherches Chromatiques, cours autonome et complémentaire, s’axant spécifiquement sur la couleur (physique, physiologie et chimie). Ce cours est accessible à tous les élèves fréquentant l’académie, quelque soit leur pratique artistique. On pourrait donc dire que ce cours est un cours « universel ». J’insiste sur le fait que ce cours n’est pas un cours à finalité mais bien un cours complémentaire aux différentes pratiques artistiques, permettant à chaque élève d’affiner son langage de la couleur.
Concernant l’enseignement à Saint-Luc, pour ce cours à choix, nous sommes dans le même registre que l’Académie, à savoir, un certain nombre d’étudiants s’inscrivant pour 4 heures de cours par semaine durant un quadrimestre, quelque soit leur discipline (architecture d’intérieur, design industriel, peinture, photo, Communication Visuelle et Graphique, restauration d’oeuvres d’art, …) . Cela crée, d’une certaine manière, une richesse car ces différentes pratiques se rencontrent au sein de ce cours, autour de la couleur.
En architecture d’intérieur, j’y donne quelques cours par année en Master 1. Ici, j’axe mon enseignement plus spécifiquement sur l’architecture, tant historiquement qu’à travers les exercices pratiques (apprentissages des perceptions et interactions des couleurs, spatialité des couleurs, mais aussi suivi spécifique de projets sur le champs précis de la couleur).
5 aspects fondamentaux dans l’enseignement de la couleur :
Ces 5 points fondamentaux ne sont pas classés ou énumérés de manière hiérarchique, même s’ils sont numérotés.
1. Le Classement des couleurs
La notion de classement des couleurs à partir des 6 teintes fondamentales, des teintes achromatiques et des gris colorés. Cela permet d’affiner son regard, sa perception des couleurs et de faire des choix, de prendre des décisions (est-ce un bleu-vert ou un vert-bleu). Cela va aussi permettre d’aborder le langage de la couleur au sens propre du terme ( tenter de nommer la couleur par ce qu’elle contient plutôt que d’utiliser des termes ésotériques ou autres qui ne raisonnent pas de la même manière dans l’inconscient collectif). De cela vont découler d’autres aspects fondamentaux comme la luminosité, l’interaction des couleurs, les sens et la synthèse additive.
2. La Luminosité
La luminosité me semble un point fondamental à aborder dans l’agencement des teintes.
Deux contrastes sont intéressants à ce sujet : le contraste de couleurs et le contraste de valeurs.
Le premier privilégie l’équilibre de luminosité entre deux teintes en interaction, le second l’écart de luminosité (la notion de clair/obscur).
Notre système oeil/cerveau n’est pas, a priori, conçu pour percevoir les différentes luminosités à travers les couleurs, mais plutôt les couleurs elles-mêmes. Il est dès lors assez complexe de discerner la luminosité d’une teinte car il faut aller au-delà de la perception de la couleur. Pour exemple, un rouge vermillon est une teinte très vive et forte mais elle n’est pas pour autant lumineuse ; lorsqu’on bascule cette teinte en valeur achromatique, elle parait comme un gris noir.
Dès lors, il me semble qu’il y a là, à travers une somme d’exercices pratiques, tout un travail à mettre en place pour entrainer l’oeil/cerveau à percevoir les valeurs lumineuses et à sortir de la confusion saturation/luminosité.
3. L’interaction des couleurs
Vaste sujet s’il en est…
« Influence que deux couleurs ont l’une sur l’autre lorsqu’elles sont vues simultanément » / Michel Eugène Chevreul, 1823.
Ici nous abordons plusieurs problématiques : la qualité d’une couleur, la quantité d’une couleur et bien sûr la question de la simultanéité et de la successivité des couleurs (i.e. comment leur perception est modifiée quand elles sont vues simultanément ou successivement).
Par contraste simultané, nous désignons le phénomène qui fait que notre œil, pour une couleur donnée, exige en même temps, donc simultanément, la couleur complémentaire et qu’il l’engendre lui-même si elle n’est pas donnée.
Physiologiquement, il est prouvé que, aussi bien l’image résiduaire (after image) que l’effet simultané, indiquent le fait remarquable que, notre binôme oeil/cerveau, à une couleur donnée, exige, convoque sa complémentaire et qu’il l’engendre par sa propre action (œil + cerveau) si elle n’est pas physiquement présente. Nous pouvons aussi parler ici de persistance rétinienne. Ce phénomène relève de la plus haute importance pour toutes celles et ceux qui s’occupent ou travaillent dans la couleur.
Sur la question de la quantité, j’aime citer Henri Matisse : « 1 centimètre carré d’un bleu outremer ne paraitra jamais le même qu’un mètre carré de ce même bleu outremer ».
Sur la question de la qualité d’une couleur, nous travaillerons sur trois niveaux : les teintes prismatiques (ce sont les teintes pures, issues de la décomposition de la lumière blanche), les teintes atténuées (teintes salies, rompues mais qu’on peut encore néanmoins nommer comme teintes) et les gris chromatiques (on ne peut plus les nommer comme teintes ; nous voyons dans un premier temps un gris et, dans un second temps, nous distinguons la coloration de ce gris).
4. Les sens
Nous approcherons également les différents contrastes et d’autres phénomènes liés à la psychologie des couleurs, à la perception du son, à la sensation des goûts et à la traduction par la couleur à travers de petites compositions non-figuratives, privilégiant la couleur plutôt que tout autre forme représentative.
5. La synthèse additive
La synthèse additive aborde les couleurs lumière (RVB : rouge, vert, bleu) à l’instar de la synthèse soustractive, que nous abordons largement plus haut (CMJ : cyan, magenta, jaune citron).
Pour ce faire, je me suis fait faire une petite table de mixage pour la couleur, permettant de travailler avec des projecteurs de couleur rouge, vert et bleu, mais aussi blanc chaud et blanc froid. A ce sujet, j’aborde avec eux la question de la température des blancs (degré Kelvin), la température d’une teinte mais aussi la question de lRC (l’indice du rendu des couleurs).
Nous abordons aussi la question des ombres colorées de manière théorique mais aussi pratique, la modification d’une teinte matière par une teinte lumière.
ll va de soi que les points repris ici sont un résumé de ce qu’on aborde au cours de couleur, ce cours étant donné sur 4 ans, à raison de 4 périodes semaine…
Outils de travail
En terme d’outils, je privilégie les papiers colorés dans un premier temps, car ils permettent d’aller à l’essentiel de la couleur et de ses perceptions. Tout autre médium (peinture) amène assez vite différents problèmes quant à la pose, les supports, les modifications de luminosité entre une teinte liquide et cette même teinte, une fois sèche.
Je m’appuie ici sur la méthodologie de l’enseignement des couleurs par Josef Albers (Interaction of colors, Yale university press, 1975) .
Ensuite et pour certains exercices spécifiques, nous utilisons la gouache (teintes primaires, noir et blanc).
Enfin, pour aborder le chapitre des harmonies de contrastes et harmonies d’analogues, chères à Michel Eugène Chevreul, nous utilisons la peinture à l’huile.
La spécificité de mon cours
A travers la pédagogie que je développe pour l’apprentissage des couleurs, il m’importe vraiment de ne fermer aucune porte quant à l’expérimentation et la pratique de la couleur. Le cours est ouvert à toutes les pratiques artistiques mais aussi aux personnes qui n’ont pas de pratique et qui, quelque part, y rentre par la couleur.
Aussi, nous aborderons la question de la tridimensionnalité, car la couleur dans l’espace n’est pas la couleur sur une surface, elle induit différemment le rapport au corps, par exemple…
Il est important pour moi d’être guidé par une structure théorique qui charpente mon cours tout en permettant des déplacements réguliers vers ce qu’on appelle « l’organoleptique », c’est-à-dire l’ouverture aux différents sens qui nous habitent.
Mettre la couleur en relation avec l’ouïe, l’odorat, le goût, le tactile, la mémoire (le souvenir)… et la manière dont notre inconscient retient des choses vécues. La couleur devient dès lors un véritable outil de « traduction » ou « d’interprétation » de la perception.
Pour vous donner un exemple, je demande aux étudiants de me faire un ciel sans nuages d’un coucher de soleil au moment où le soleil vient de quitter l’horizon. Ils doivent jouer le jeu, travailler, puiser dans leurs souvenirs respectifs car nous avons tous vu et revu des couchers de soleil. De manière générale, les résultats sont toujours convainquant et très singuliers, ce qui me semble très important aussi puisque notre ressenti nous est propre. Ce travail se fait avec leur collection de papiers colorés.
Lorsque le travail est terminé, nous débattons autour des travaux en nous appuyant sur différentes images de coucher de soleil.
Ce qui me tient à coeur à travers cet apprentissage multiple, c’est de voir le regard sur « le monde » des étudiants changer. Après 6 mois, ils me disent souvent : « je ne regarde plus les choses comme avant ».
J’aime induire dans ce cours le passage du « voir » au « regarder », en peu comme en musique « entendre » et « écouter ».
Ouvrages de références
Nommer 5 ouvrages de référence m’apparaît comme une tâche très complexe. Néanmoins, je me prête au jeu.
Mes choix relèvent à la fois d’une sélection mais aussi des affinités que j’ai pour ces auteurs et ce qu’ils ont spécifiquement apporté à l’histoire de la couleur.
Georges Roques : Art et science de la couleur. Chevreul et les peintres, de Delacroix à l’abstraction. Editions Jacqueline Chambon, 1997.
Je choisis Georges Roques et pas directement les essais sur la couleur de Michel-Eugène Chevreul (« De la loi du contraste simultané des couleurs et de l’assortiment des objets colorés » paru en 1839) car il vulgarise les théories de Chevreul les rendant accessibles à tous. De plus, Roques contextualise par rapport à l’histoire de la peinture, à savoir, l’influence que Chevreul va avoir sur les peintres de son temps, à commencer par Delacroix et puis Cézanne, Monet, ….
Josef Albers : Interaction of colors, revisided edition, Yale University press, 1975.
Le choix de Josef Albers me tient aussi particulièrement à coeur. C’est pour moi un si pas le meilleur enseignement de la couleur qui ai jamais existé. Sa méthodologie basée sur les modes de perception et d’interaction des couleurs me semble des plus pertinentes – je l’adopte partiellement dans mes cours. C’est aussi une belle économie de moyens puisqu’une paire de ciseaux, de la colle et des papiers colorés suffisent pour l’apprentissage des couleurs, des contrastes et des assimilations, entre autres.
J.W von Goethe : Traité des couleurs, éd. Triades, 1980.
Ludwig Wittgenstein : Remarques sur la couleur, T.E.R. Blilingue, 1983.
P.J. Bouma : Les couleurs et leurs perceptions visuelles, N.V. Philips Gloeilampenfabrieken, Eindhoven, 1949.
….Si la plupart des auteurs définissent les termes qu’ils utilisent, vous devrez cependant faire une gymnastique mentale pour adopter leur point de vue, le temps de la lecture…..bien vu, Vinciane, merci de l’avertissement, il est utile déjà ici à la lecture de ces deux premiers descriptifs de cours. Il y a dans les deux une volonté de « faire voir le comportement de la couleur », ils considèrent l’acte de voir, c’est le point commun, Marc, à de futurs architectes, et Bernard à des étudiants de techniques diverses.
Néanmoins n’est-il pas remarquable, 1, que tous les deux fassent appels à un vocabulaire et à un cours établi par des peintres dont Albers; 2, que déjà les mots varient …qu’entend Bernard par les 6 teintes fondamentales? par des teintes achromatiques ? Marc lui écrit ce qu’il entend par 6 couleurs fondamentales parmi lesquelles deux couleurs achromatiques ………….Bigre, déjà c’est Babel…Non ? Mais tu nous as prévenus Vinciane.
En effet Félix, c’est Babel! Et même si les cours couleurs se basent sur l’enseignement de peintres, chaque professeur l’assaisonne de sa propre expérience, et le met au goût du jour.
C’est un bien beau travail et une belle compréhension de la part des étudiants dans ce qu’ils ont produit. Bravo !
Marc Crunelle